« Nous devons aller vers des modes de vie plus sobres. Mieux vaut le faire volontairement que subir une récession catastrophique. »

Jean-Marc Jancovici réitère, dans un récent ouvrage cosigné avec Alain Grandjean, Trois ans pour sauver le monde, son appel à une économie plus sobre en énergie, pour éviter la catastrophe d'un changement climatique de grande ampleur doublé d'une crise des ressources.

Les prévisions de réchauffement climatique semblent encore faire débat. Qu'en pensez-vous ?

« L'effet de serre terrestre est connu depuis un siècle et demi et on sait, depuis plus d'un siècle, qu'un doublement du CO2 dans l'air élèverait la température planétaire de quatre à cinq degrés.
Depuis plus de vingt ans, la mesure précise des climats du passé par les carottages glaciaires (et d'autres approches) permet de dire que seuls cinq degrés de réchauffement séparent le dernier âge glaciaire du climat actuel. Et c'est la même physique qui fait fonctionner le climat et les moteurs de voiture ou les avions ! Il n'y a donc débat (heureusement de moins en moins) sur les processus physiques en cause que dans la presse grand public qui le suscite. Mais le constat scientifique, celui qui s'établit dans la presse scientifique, avec des processus de vérification très consistants, se renforce de jour en jour et malheureusement devient de plus en plus préoccupant au fil des années.
Dans cette presse scientifique, aucun contradicteur médiatiquement visible n'a jamais fait paraître quoi que ce soit de solide prouvant ses dires, et c'est normal. »

Pourquoi ces cinq degrés sont-ils si menaçants ?

« Parce que cela représente un changement d'ère climatique bien trop rapide pour s'adapter sans souffrance. La déglaciation, ce fut + 5 °C en 10 000 ans, et cela a concerné quelques millions d'hommes nomades habitués à la précarité.
Un changement de même ampleur en un siècle et pour 7 milliards d'hommes serait bien trop brutal pour qu'il y ait adaptation douce, et l'issue la plus vraisemblable, c'est le chaos. Le dossier énergie-climat porte en lui tous les ingrédients pour dynamiter la stabilité et la paix dans nos sociétés. On s'est plu à transformer le monde à vitesse accélérée en pensant que le repas serait gratuit. Il va, hélas, falloir payer la note. »

Qu'est-ce qui vous amène à de telles conclusions ?

« Deux contraintes sont aujourd'hui impossibles à marier avec la prolongation des tendances : celle sur les ressources énergétiques, et celle sur le sous-produit de leur utilisation : le CO2 et son effet sur le climat.
En France, le nucléaire a fait reculer le gaz et le charbon, mais le pétrole y représente 35 % du bilan énergétique comme dans le reste du monde, et nos concitoyens oublient à quel point c'est l'énergie reine de la planète. De plus, le prix du gaz est aligné sur celui du pétrole et le prix du charbon comporte une part importante de transport, donc de pétrole. Or tout système économique n'est qu'un système de transformation des ressources naturelles et se nourrit donc d'énergie. Si le prix de l'énergie monte trop vite, le système freine, et il ne faut pas croire que nous sommes dans une économie dématérialisée : tous les indicateurs de prédation matérielle (énergie, sols bâtis, minerais, poissons, sols, perte de biodiversité, etc.) sont en hausse sur les dernières décennies ! »

Alors quelles solutions ?

« Nous devons aller vers des modes de vie plus sobres. Mieux vaut le faire volontairement que subir une récession catastrophique, à peu près garantie.
Il faut monter progressivement les prix de l'énergie en les taxant. Cette taxe sur une énergie non renouvelable, ce n'est rien d'autre qu'une dotation aux amortissements pour ressources non renouvelables consommées, et une provision pour risques pour les effets différés de notre comportement présent. C'est la prime d'assurance à payer. Ce n'est pas facile, mais c'est hélas cela ou la guerre. »

Les industriels peuvent-ils le supporter ?

« De plus en plus comprennent que c'est nécessaire; ma simple présence dans ces pages en atteste. L'important pour eux c'est que l'augmentation soit progressive et prévisible : le maître mot pour celui qui planifie des investissements, c'est la visibilité. Dans le même esprit, il faut fixer un plancher et un plafond aux fluctuations des quotas sur le marché du carbone pour, là encore, donner de la visibilité aux acteurs. De plus, on sait que la contrainte stimule l'innovation. Les constructeurs automobiles européens et japonais ont été plus innovants pour produire des véhicules sobres que leurs collègues américains endormis par un prix de l'essence peu taxé et très bas. À ces signes prix, il faudra ajouter des mesures réglementaires pour accélérer encore le mouvement, imposant par exemple 50 grammes d'émission de CO2 au km par voiture mise sur le marché en 2020 et une qualité thermique des logements. »

Que peuvent faire les collectivités publiques ? Un bilan carbone ?

« Il n'y a pas de progrès sans mesure : tout ingénieur connaît cette maxime célèbre ! Un état de la situation de départ en faisant un bilan carbone est donc une étape difficile à contourner pour avancer. Puis, à partir de ce diagnostic, il faut faire des plans climat compatibles avec la contrainte, sans se contenter d'actions cosmétiques qui ne garantissent que la crise. Mobilité motorisée, performance thermique des logements, emplacement des activités économiques, établissements d'enseignement, alimentation, tout est concerné...
Les politiques devront gérer un autre chantier, socialement difficile : déménager une partie de la population. Les villes étalées sont doublement vouées au déclin.
En cinquante ans, on a fait les villes nouvelles et les banlieues en vidant les campagnes, et en mettant tous ces nouveaux habitants dans des activités de service dans la journée. On a 30 ou 40 ans pour faire l'inverse : faire partir les gens des banlieues vers là où sont les ressources (la campagne) ou dans des petites villes denses avec des bassins d'emploi plus réduits.
Enfin, il faut (re)faire de la politique industrielle digne de ce nom, et aider les industriels à décider de leurs marchés et de leurs investissements. Les quelques fois où on l'a fait (nucléaire, trains, aéronautique par exemple), cela a plutôt réussi. »

Comment voyez-vous l'avenir ?

« Forcément différent, mais pas nécessairement moins exaltant. Le défi qui nous attend, c'est d'être heureux en faisant mentir Tocqueville, qui pensait la démocratie indissociable de la consommation de masse. »

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